Les pucerons sous abri font vite basculer une culture. Une feuille se tord, une plante ralentit, puis la récolte perd de la valeur. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe une approche plus fine que le simple traitement de crise : la lutte biologique par conservation.
Cette stratégie ne cherche pas seulement à tuer les pucerons. Elle vise surtout à installer, au bon moment, des auxiliaires déjà présents dans l’environnement. Et là, tout se joue dans le rythme, les plantes choisies et l’anticipation.
Pourquoi les pucerons posent autant de problèmes sous abri
En maraîchage sous abri, les pucerons ne se contentent pas de piquer les plantes. Ils les affaiblissent, provoquent des déformations et peuvent transmettre des virus. Pour un producteur, cela veut dire plus de pertes, plus de tri, et parfois du déclassement commercial.
Le problème est aussi récurrent. Les solutions phytosanitaires sont plus rares, et la lutte biologique par inondation ne suffit pas toujours. Dans ce contexte, mobiliser les prédateurs naturels devient un levier essentiel.
Le principe de la lutte biologique par conservation
L’idée est simple à comprendre, même si sa mise en place demande de la méthode. Il faut préserver les auxiliaires déjà présents autour de l’abri, les attirer à l’intérieur avec des plantes qui leur offrent nectar et pollen, puis les faire se multiplier sur des plantes-banques.
Ces plantes-banques portent des proies de substitution. Elles nourrissent les auxiliaires sans nuire à la culture. Quand les pucerons arrivent sur la culture, les prédateurs sont déjà là. C’est là toute la différence avec une réponse trop tardive.
Le point clé, c’est le synchronisme. Si les auxiliaires montent en puissance après le pic de pucerons, l’effet est limité. S’ils sont présents avant, ils peuvent maintenir la pression sous le seuil de nuisibilité économique.
Quels auxiliaires peuvent aider contre les pucerons
Plusieurs ennemis naturels des pucerons peuvent jouer un rôle sous abri. On trouve les syrphes, les coccinelles, les hémérobes, les punaises prédatrices, les cécidomies prédatrices et les chrysopes. Il existe aussi des parasitoïdes comme Aphidius colemani, Aphidius ervi et Praon volucre.
Les parasitoïdes ont une stratégie impressionnante. Ils pondent à l’intérieur des pucerons. La larve se développe ensuite dans l’hôte. C’est discret, mais redoutablement efficace quand les conditions sont bonnes.
Les plantes de service les plus utiles
Les essais menés dans le projet Casdar Efficace ont testé plusieurs plantes-ressources et plantes-banques. Parmi les plantes-ressources, on retrouve le pissenlit, l’achillée millefeuille, l’alysse saxatile, l’alysse maritime, le souci officinal et le laiteron maraîcher.
Du côté des plantes-banques, les essais ont utilisé l’ortie, le pissenlit, le laiteron maraîcher, l’achillée millefeuille, la tanaisie, le blé et l’orge. L’intérêt est de combiner plusieurs fonctions. Certaines plantes attirent les auxiliaires. D’autres permettent aux proies de substitution de s’installer tôt.
Le choix des espèces n’est jamais neutre. Certaines attirent très bien les syrphes. D’autres sont plus favorables aux coccinelles ou aux parasitoïdes. Et certaines peuvent aussi attirer des ravageurs secondaires. Il faut donc viser juste.
Des résultats très parlants en aubergine, courgette et concombre
Les essais réalisés au CTIFL de Carquefou ont montré de très bons résultats. En 2023, sur aubergine, seulement 6 % des plants étaient très infestés dans le tunnel en lutte biologique par conservation, contre 50 % dans le tunnel témoin. L’écart est net.
En 2025, sur courgette, le taux de plants très infestés était de 4 % dans le tunnel LBC, mais aussi de 4 % dans le témoin. Cela montre un effet de voisinage. Les plantes de service du tunnel en conservation ont sans doute influencé l’autre tunnel proche.
La méthode a aussi été testée en concombre. Avec de l’alysse maritime, du souci et de l’orge, le taux de plants très infestés n’a été que de 9 % dans le tunnel LBC, contre 42 % dans le témoin. Là encore, l’écart parle de lui-même.
Ce qui fait la réussite ou l’échec de la méthode
La réussite repose d’abord sur le calendrier. Les plantes-ressources doivent fleurir tôt, puis rester utiles dans le temps. Par exemple, l’alysse saxatile, le pissenlit ou le laiteron peuvent démarrer vite. Ensuite, l’achillée millefeuille et la tanaisie prennent le relais.
Il faut aussi que les plantes-banques soient déjà infestées par des proies de substitution au moins un mois avant l’arrivée des pucerons sur la culture. Sans ce délai, les auxiliaires n’ont pas le temps de monter en nombre.
Autre point très concret : toutes les espèces ne réagissent pas pareil. Le syrphe est souvent plus rapide que la coccinelle. Il est aussi très vorace. C’est un vrai atout au printemps, quand la pression des pucerons grimpe vite.
Bien choisir ses espèces pour éviter les mauvaises surprises
Le bon conseil, c’est de mélanger plusieurs espèces. Au moins quatre, si possible. Il faut au moins deux plantes-ressources, ou une même espèce implantée à des dates différentes, et deux plantes-banques.
Certaines espèces sont très attractives mais pas parfaites. Le souci attire beaucoup de punaises prédatrices, mais aussi des pucerons généralistes et parfois des punaises nuisibles. La coriandre attire très bien les syrphes et les coccinelles, mais elle pousse lentement. L’achillée est utile, mais son installation peut être longue.
Les céréales comme le blé, l’orge, le seigle ou l’avoine sont peu coûteuses et faciles à implanter. Elles attirent précocement les coccinelles et les parasitoïdes. En revanche, les pucerons spécifiques qu’elles portent ne sont pas toujours aussi faciles à exploiter par tous les auxiliaires.
Les conseils pratiques à retenir avant de se lancer
- Faire un rétro-planning précis avant l’implantation.
- Prévoir les plantes de service à l’automne si possible.
- Irriguer correctement les bandes implantées.
- Gérer les adventices avec semis dense, paillage ou faux-semis.
- Informer le personnel pour éviter les erreurs de conduite.
- Installer les plantes sous les chéneaux, en bordure intérieure ou en bande centrale.
- Garder un œil sur les fourmis, qui peuvent gêner les auxiliaires.
Dans certains cas, on peut même couper des plantes de service et les poser dans la culture pour accélérer le transfert des auxiliaires. Des lâchers complémentaires restent possibles. Et si certaines adventices remplissent la même fonction sans danger, elles peuvent être conservées.
En réalité, la lutte biologique par conservation n’est pas une recette magique. C’est une méthode de précision. Quand elle est bien pensée, elle change vraiment la donne sous abri. Et face aux pucerons, ce détail peut faire toute la différence.






